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As-tu deux minutes ?

Méditations sur les enseignements bibliques pour le quotidien d'aujourd'hui

Le scandale du mal et du malheur

 

 

Le scandale du mal et du malheur

 

À ce moment, des gens vinrent rapporter à Jésus l'affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer pendant qu'ils offraient un sacrifice. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien non, je vous le dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien non, je vous le dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. »

 

Luc 13, 1-5

 

 

J’ai eu l’opportunité de méditer sur le mystère du mal et du malheur à la lecture du livre de Jean-Marie Ploux Le christianisme a-t-il fait son temps ? et qui en parle abondamment, notamment comme pierre d’achoppement pour plusieurs que cela empêche de (re)connaître Dieu.

 

Commençons d’abord par la distinction que l’auteur fait entre mal et malheur (chapitre 9) : le malheur est cette souffrance qui accable l’homme et qui vient d’événements qui échappent à son vouloir et à son pouvoir car ils viennent de la nature non maîtrisée (ou d’événements survenant de façon aléatoire comme la chute de la tour de Siloé). Quant au mal, il tire son origine des actions de l’homme qui devient premier responsable du mal qui le touche (comme Pilate qui a fait massacrer des Galiléens). Et encore, l’auteur note-t-il que la frontière entre le mal et le malheur n’est pas aussi étanche qu’il paraît quand on considère que le mal tire sa source de faiblesses en l’homme qui posent la question de sa responsabilité et du plein usage de la liberté, de la raison et de la volonté ou comme l’exprime l’apôtre Paul : « Je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas. Si je fais ce que je ne voudrais pas, alors ce n'est plus moi qui accomplis tout cela, c'est le péché, lui qui habite en moi. Moi qui voudrais faire le bien, je constate donc en moi cette loi : ce qui est à ma portée, c'est le mal. Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais, dans tout mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché qui est dans mon corps. Quel homme malheureux je suis ! » (Rm 7, 18-24).

 

Pourquoi avons-nous autant de difficulté avec le mal et le malheur ? Comment ces derniers peuvent-ils faire obstacle à la foi en un Dieu Bon, Juste, Parfait et Omnipotent ? Comment Dieu peut-Il laisser mal et malheur s’attaquer à d’innocentes petites victimes, certaines ne pouvant même distinguer entre le bien et le mal ? Un élément de réponse vient de ce que nous cherchons à personnaliser le mal, d’en rendre responsable quelqu’un, ce quelqu’un pouvant être Dieu ou, pire encore, les victimes elles-mêmes que nous disons s’être attirées le mal sur elles-mêmes comme le paratonnerre à l’égard de la foudre, ce qui n’est pas sans ajouter au fardeau supporté par ceux qui en sont victimes. Aussi Jésus s’empresse-t-il de déculpabiliser les victimes du mal qui les frappe : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien non, je vous le dis… Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien non, je vous le dis ». Si les victimes ne sont pas responsables du mal qui les frappe, si l’homme, lorsque le mal vient de lui, a une responsabilité limitée dans ce qui arrive en raison des faiblesses inhérentes à sa nature, il ne reste plus que Dieu et son Ennemi, à qui nous puissions imputer la responsabilité du mal et, si cela relevait de l’Ennemi, la question demeure pourquoi Dieu le laisse-t-il donc faire ?

 

Avant d’aller plus loin, il est une notion que nous devons clarifier, celle de la justice, l’idée que nous nous en faisons et telle qu’elle est en Dieu. La notion que nous nous faisons de la justice est une justice « rétributive » où chacun récolte le fruit de ses actes, si ce n’est pas en ce monde, dans l’au-delà. Qui met sa foi dans une telle justice ne peut qu’être immanquablement déçu, tant en ce monde que dans l’autre et cela si l’on se fie aux paroles mêmes de Jésus. En ce monde, Dieu n’intervient pas pour punir les méchants ou même retirer leurs noms du livre de la vie de façon à préserver notre liberté d’adhérer librement à Lui et de L’aimer et aussi dans l’espoir que certains se détourneront éventuellement de leur conduite mauvaise pour accéder au salut éternel, ce qui, en raison de ce que nous pouvons voir, peut inciter à croire que les méchants peuvent commettre impunément le mal. Tel est le propos de la parabole de l’ivraie et du bon grain : Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l'ivraie au milieu du blé et s'en alla. Quand la tige poussa et produisit l'épi, alors l'ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : 'Seigneur, n'est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D'où vient donc qu'il y a de l'ivraie ? ' Il leur dit : 'C'est un ennemi qui a fait cela. ' Les serviteurs lui disent : 'Alors, veux-tu que nous allions l'enlever ? ' Il répond : 'Non, de peur qu'en enlevant l'ivraie, vous n'arrachiez le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu'à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d'abord l'ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, rentrez-le dans mon grenier. ' » (Mt 13, 24-30). Ézéchiel a abordé le même thème en ajoutant que non seulement les méchants peuvent espérer être sauvés s’ils se détournent de leur conduite mauvaise mais que les justes doivent prendre garde de se détourner du droit chemin de peur d’être trouvés hors de celui-ci au terme de leur route et de s’exposer alors à la damnation éternelle : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : Si le méchant se détourne de tous les péchés qu’il a commis, s’il observe tous mes décrets, s’il pratique le droit et la justice, c’est certain, il vivra, il ne mourra pas. On ne se souviendra d’aucun des crimes qu’il a commis, il vivra à cause de la justice qu’il a pratiquée. Prendrais-je donc plaisir à la mort du méchant – oracle du Seigneur Dieu –, et non pas plutôt à ce qu’il se détourne de sa conduite et qu’il vive ? Mais le juste, s’il se détourne de sa justice et fait le mal en imitant toutes les abominations du méchant, il le ferait et il vivrait ? Toute la justice qu’il avait pratiquée, on ne s’en souviendra plus : à cause de son infidélité et de son péché, il mourra ! Et pourtant vous dites : “La conduite du Seigneur n’est pas la bonne”. Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes. C’est certain, il vivra, il ne mourra pas » (Éz 18, 21-28).

 

Quant à la justice dans l’au-delà, s’il est une parabole qui illustre bien qu’elle n’est pas en fonction des présumés « mérites » de chacun, c’est celle des ouvriers de la dernière heure : « En effet, le Royaume des cieux est comparable au maître d'un domaine qui sortit au petit jour afin d'embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se mit d'accord avec eux sur un salaire d'une pièce d'argent pour la journée, et il les envoya à sa vigne. Sorti vers neuf heures, il en vit d'autres qui étaient là, sur la place, sans travail. Il leur dit : 'Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste. ' Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même. Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d'autres qui étaient là et leur dit : 'Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ? ' Ils lui répondirent : 'Parce que personne ne nous a embauchés. ' Il leur dit : 'Allez, vous aussi, à ma vigne. ' Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : 'Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers. ' Ceux qui n'avaient commencé qu'à cinq heures s'avancèrent et reçurent chacun une pièce d'argent. Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d'argent. En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine : 'Ces derniers venus n'ont fait qu'une heure, et tu les traites comme nous, qui avons enduré le poids du jour et de la chaleur ! ' Mais le maître répondit à l'un d'entre eux : 'Mon ami, je ne te fais aucun tort. N'as-tu pas été d'accord avec moi pour une pièce d'argent ? Prends ce qui te revient, et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi : n'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien ? Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? ' Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. » Par ailleurs, Jésus dit que ceux qui se réclament de Lui n’ont aucune certitude de parvenir au salut éternel, eussent-ils accomplis des prodiges en son nom en cette vie : « Il ne suffit pas de me dire : 'Seigneur, Seigneur ! ', pour entrer dans le Royaume des cieux ; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. Ce jour-là, beaucoup me diront : 'Seigneur, Seigneur, n'est-ce pas en ton nom que nous avons été prophètes, en ton nom que nous avons chassé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? ' Alors je leur déclarerai : 'Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui faites le mal ! ' » (Mt 7, 21-23).

 

Si la justice, au sens ou nous l’entendons, où chacun reçoit proportionnellement à ce qu’il s’est investi, n’existe pas en ce monde ni en l’autre, Dieu serait-Il injuste ? Certes pas ! Mais sa Justice est assurément d’un autre ordre qui dépasse notre entendement. D’abord faut-il rappeler que Dieu est Amour et que son intention est que le plus grand nombre puisse entrer en communion avec son Être, la Trinité, pour l’éternité, ce que nous appelons le salut éternel. Ce salut est hors de notre portée, nous ne pouvons y prétendre par nos propres mérites, par la valeur de nos actions en cette vie. Il est un don gratuit de Dieu, de son infinie miséricorde, don qu’il faut accueillir comme tel sous peine de s’en disqualifier. Comme nous sommes incapables de nous procurer par nous-mêmes le salut, la divinité a revêtu la chair en la personne de Jésus Christ qui a payé, par le sacrifice qu’Il a fait de lui-même sur la croix, le prix de notre rachat. La justice en Dieu est que le don qu’Il nous fait du salut qui est notre fin est également accessible à chacun peu importe sa condition en cette vie, les plus désavantagés en cette vie ayant un avantage sur les autres plus favorisés, non pas que Dieu prenne plaisir à voir souffrir l’homme, mais parce que ceux qui expérimentent leurs faiblesses et leur limites sont plus enclins à accueillir la gratuité du don de Dieu, d’où l’expression que l’on retrouve dans la bouche de Jésus : « Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers » (Mc 10, 31).

 

La clef de l’existence humaine, ce qui lui donne son sens, est l’accès collectif au salut éternel car nous avons besoin les uns des autres dans le chemin qui conduit au Royaume éternel. Ce chemin passe par Jésus Christ qui s’est décrit lui-même comme « le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14, 6) d’abord parce qu’il a payé de sa vie le prix du salut de chaque homme et de tous les hommes, mais aussi parce qu’Il nous a fait connaître le Père, qui est Amour et qu’Il nous a donné sa vie en exemple sur le chemin à suivre pour espérer parvenir au salut, une vie menée sous le signe de l’amour, un amour qui est don gratuit de soi sans limite, jusqu’au don de sa propre vie : « Nul n'a plus grand amour que celui-ci: donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). Pour qu’il y ait amour, pour qu’il y ait don, nous devons être au moins deux, l’un qui se donne et l’autre qui reçoit. Nous touchons ici à l’essence même de la divinité qui est Amour : un Père qui se donne, un Fils qui se reçoit du Père et l’Esprit qui est le fruit de leur commun Amour.

 

Nous compléterons notre compréhension du salut éternel, ce salut qui est la clé de notre existence, qui lui donne un sens y incluant le rôle du mal et du malheur que nous essaierons de déchiffrer par la suite, la manière dont nous y accédons ou nous nous en excluons, par la parabole du Roi qui célébrait les noces de son fils : « Jésus se remit à parler en paraboles : « Le Royaume des cieux est comparable à un roi qui célébrait les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs pour appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d'autres serviteurs dire aux invités : 'Voilà : mon repas est prêt, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez au repas de noce.' Mais ils n'en tinrent aucun compte et s'en allèrent, l'un à son champ, l'autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et brûla leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : 'Le repas de noce est prêt, mais les invités n'en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous rencontrerez, invitez-les au repas de noce.' Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Le roi entra pour voir les convives. Il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce, et lui dit : 'Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?' L'autre garda le silence. Alors le roi dit aux serviteurs : 'Jetez-le, pieds et poings liés, dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.' Certes, la multitude des hommes est appelée, mais les élus sont peu nombreux. »  (Mt 22, 1-14). Le premier constat que l’on peut faire est que tous sont appelés (Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous rencontrerez, invitez-les au repas de noce; la multitude des hommes est appelée) mais que plusieurs ne répondent pas à l’appel (mais les élus sont peu nombreux) car ils ne tiennent aucun compte de l’invitation qui leur est adressée (possiblement en raison de sa gratuité) ou encore parce qu’ils sont trop préoccupés des choses de ce monde. Il y a un convive qui, lui, s’est présenté sans avoir le vêtement de noce. Que signifie ce vêtement de noce ? Rien de moins que pour aspirer au salut éternel, il faut se présenter devant Dieu dans un état approprié. Le mot état représente bien ce qui se passe à ce moment puisqu’alors toutes nos actions passées ne sont que du vent, un peu comme aux épreuves olympiques où ce ne sont pas les longues heures d’entraînement qui sont jugées mais la performance du moment. Qu’est-ce qui est jugé ? Notre capacité à accueillir l’Amour de Dieu et à le répandre autour de nous, notre transparence de l’Amour de Dieu. Pour certains, cette transparence s’acquerra en un seul instant, tel celui qui met sa vie en péril pour en sauver une autre et la perd effectivement ou celui qui se reconnaît pécheur à la suite du bon larron. Mais, de façon ordinaire, ce sera le fruit d’un long cheminement, où la personne apprend à se détacher graduellement d’elle-même pour se donner toujours un peu plus en attendant de moins en moins de retour, où la personne apprend à aimer en vérité, où elle manifeste la ressemblance de Dieu en elle qui est l’amour. Cela se fait à l’aide de l’Esprit Saint, qui nous inspire les gestes d’amour à poser et nous donne force et courage de les mettre en œuvre. Comme il s’agit d’un état,  rien n’est jamais joué comme mentionné antérieurement. Une dernière remarque : certains prétendent que Dieu étant Amour, personne ou presque ne peut aller à la perdition. Ce n’est pas le cas. Nous le voyons avec ce convive qui ne portait pas le vêtement de noce. Il s’agit, quant à moi, d’une mauvaise compréhension de la vie éternelle où notre condition dépend de notre transparence à l’amour de Dieu. Pour ceux qui sont trouvés transparents de cet Amour, ils continuent de l’être en l’autre vie et l’amour de Dieu leur est d’un grand réconfort. Par contre, pour ceux qui en ont été opaques, l’Amour de Dieu est pour eux une brûlure, à la manière des rayons du soleil qui passent à travers une vitre sans l’échauffer mais qui peuvent rendre une surface opaque brûlante. Quand j’étais jeune quelqu’un avait dit en ma présence, et à mon grand étonnement, qu’au moment du jugement, l’âme elle-même « décidait » d’aller en enfer. Si la présence immédiate de Dieu est source d’une grande souffrance pour l’âme qui n’a pas la capacité de transparaître son Amour, il est facilement concevable que cette dernière souhaite se retrouver le plus « loin » possible de Lui. L’Amour de Dieu est donc de la laisser aller pour lui éviter des tourments pire encore…

 

Les bases étant posées sur la finalité de notre existence qui est le salut éternel voulu par Dieu pour chaque homme et pour tous les hommes, sur la manière d’y parvenir ou de nous en exclure,

revenons maintenant au sujet de notre propos qui est le mal et le malheur et plus spécifiquement quel peut être leur rôle dans le chemin qui mène au salut.

 

 Pourquoi Dieu a-t-il laissé des fragilités ou imperfections dans sa création et dans la créature qu’il a créé à sa ressemblance ? Distinguons d’abord entre les deux : les fragilités de la nature qui se traduisent en catastrophe naturelles, à l’exception de celles des dernières décennies qui sont stimulées par l’intervention humaine, ne peuvent venir que du plan créateur et relèvent des lois de la nature comme le déplacement des plaques tectoniques qui provoque les tremblements de terre. Pour ce qui est du malheur, il relève directement de volonté humaine, du péché de l’homme, principalement le péché des origines où l’homme a voulu se faire l’égal de Dieu et déterminer ce qui est bien et qui est mal. Si l’un se distingue de l’autre dans la part de responsabilité de l’homme dans la souffrance qui l’affecte, là s’arrête leur différence. Quant à leur ressemblances, la principale est qu’ils frappent tous les hommes sans discernement : enfants, adultes et personnes âgées, riches ou pauvres (bien qu’il faille reconnaître que ces derniers en sont le plus affectés en raison de la faiblesse de leurs moyens pour y faire face), croyants et non croyants (ces derniers étant aussi plus affectés que les autres n’y voyant qu’absurdité faute d’un Principe qui donne sens à leur existence)…

 

Dieu ne permettant le mal que pour en tirer un bien plus grand encore, le bien ultime étant notre salut, nous verrons mal et malheur sous l’angle de la manière dont ils peuvent contribuer à notre salut.

 

Si j’avais à déterminer une cause première à l’existence du mal et du malheur et de leur rôle dans le salut voulu par Dieu, je donnerais produire l’humilité dans le cœur de l’homme, lui faire réaliser sa finitude, qu’il est soumis à des forces qui le dépassent, du besoin qu’il a des autres et, vice versa, que les autres ont de lui. Cette humilité constitue le prérequis de l’amour, lui-même étant le vêtement de noce nous permettant d’aspirer à la vie éternelle. À la suite du péché des origines, s’est inscrite une faiblesse dans le cœur de tout homme, exception faite de Jésus et de sa mère, comme rappel qu’il n’est pas Dieu, qu’il n’est pas son égal contrairement à la prétention d’Adam et Ève. Cette faiblesse rappelle à l’homme qu’il ne peut se procurer le salut par son propre commerce mais qu’il doit accueillir celui-ci comme don gratuit de Dieu, don rendu possible par le sacrifice du Christ sur la croix. Cette interprétation est conforme à celle que fait le Catéchisme de l’Église catholique au numéro 412 :

 

Mais pourquoi Dieu n’a-t-il pas empêché le premier homme de pécher ? S. Léon le Grand répond : " La grâce ineffable du Christ nous a donné des biens meilleurs que ceux que l’envie du démon nous avait ôtés " (serm. 73, 4 : PL 54, 396). Et S. Thomas d’Aquin : " Rien ne s’oppose à ce que la nature humaine ait été destinée à une fin plus haute après le péché. Dieu permet, en effet, que les maux se fassent pour en tirer un plus grand bien. D’où le mot de S. Paul : ‘Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé’ (Rm 5, 20). Et le chant de l’‘Exultet’ : ‘Ô heureuse faute qui a mérité un tel et un si grand Rédempteur’ " (S. Thomas d’A., s. th. 3, 1, 3, ad 3 ; l’Exultet chante ces paroles de saint Thomas). (CEC 412)

 

L’intention première de Dieu est bien sûr de susciter l’amour dans le cœur de l’homme, cet amour qui lui permettra éventuellement de se tenir en sa Présence. Maux et malheurs nous interpellent à l’amour, tant si nous en sommes les victimes que les témoins de la souffrance qu’ils suscitent chez les autres. Nous commencerons par ceux qui sont confrontés à la souffrance des autres car il est plus facile d’y voir comment cette dernière les appelle à l’amour.

 

La parabole du bon Samaritain illustre parfaitement comment le malheur, ce mal issu de la faiblesse de l’homme, peut susciter l’amour chez ceux qui sont témoins de l’infortune des autres, amour susceptible de les conduire au salut éternel. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette parabole survient en réponse à la question posée à Jésus : « Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ? » 

 

Pour mettre Jésus à l'épreuve, un docteur de la Loi lui posa cette question : « Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu'y a-t-il d'écrit ? Que lis-tu ? » L'autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. » Mais lui, voulant montrer qu'il était un homme juste, dit à Jésus : « Et qui donc est mon prochain ? » Jésus reprit : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l'avoir dépouillé, roué de coups, s'en allèrent en le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l'autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l'autre côté. Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de pitié. Il s'approcha, pansa ses plaies en y versant de l'huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d'argent, et les donna à l'aubergiste, en lui disant : 'Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.' Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l'homme qui était tombé entre les mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répond : « Celui qui a fait preuve de bonté envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi fais de même. »  (Lc 10, 25-37).

 

Ce n’est pas un hasard non plus si le juste de la parabole est un étranger, un Samaritain, un exclus du Royaume aux yeux des Juifs qui pensaient que celui-ci leur était réservé de façon exclusive. Maux et malheurs constituent un appel universel de Dieu à tout homme à se laisser toucher par la souffrance des autres, à leur montrer de l’amour, ne serait-ce que de la seule compassion à défaut d’autres moyens, et se rendre ainsi éligible au salut éternel. Cette éligibilité de tout homme au Royaume des cieux a été reconnue par le concile Vatican II  dans la constitution pastorale Gaudium et spes à l’article 22 :

 

§ 5. Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l'homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit-Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associé au mystère pascal.

 

Je ne crois pas qu’il soit utile d’en dire davantage, la parabole parlant d’elle-même. J’aimerais toutefois ouvrir une brève parenthèse sur ce qu’est la compassion puisque le discours récent a dénaturé ce mot. Compassion vient du latin compati qui veut dire souffrir avec. Dans le sens original du mot nous sommes loin de mettre fin à la vie de quelqu’un pour mettre un terme à une souffrance qui lui est insupportable et/ou qu’il nous est pénible de voir souffrir. La compassion est une présence à celui qui souffre qui permet à ce dernier, en raison de l’amour qui l’entoure, de ressentir moins durement les effets dus aux maux qui l’accablent. Tuer par compassion est un contresens car en lui enlevant la vie nous cessons de souffrir avec lui.

 

Venons en maintenant au mal et au malheur dans la perspective de celui qui les subit. Tant chez les croyants que les incroyants, la question se pose : « Où est Dieu ? » Dieu est aux côtés de celui qui souffre et souffre avec lui. Il a même pris chair dans la personne du Christ et a assumé la souffrance et même la mort. En ces jours où la question des migrants est sur toutes les lèvres, faut-il rappeler que Joseph, Marie ont été eux aussi des migrants, ayant dû fuir en Égypte pour sauver la vie de l’enfant Jésus.

 

De même que Jésus a assumé les vicissitudes de la vie humaine, dont la mort, une mort ignoble, pour notre salut, nous sommes invités à unir nos souffrances à celles qu’il a endurées sur la croix, à les offrir pour tous nos frères et sœurs qui vivent la même chose que nous, voire pour l’humanité entière, afin que se créent des brèches pour que l’Amour puisse se répandre dans les cœurs et que le plus grand nombre possible puisse aspirer au salut éternel. C’est là la vision de l’apôtre Paul : « C'est pourquoi j'endure tout pour les élus, afin qu'eux aussi obtiennent le salut qui est dans le Christ Jésus avec la gloire éternelle » (2 Tm 2,10), « En ce moment je trouve ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l'Église » (Col 1, 24).

   

Plus encore, la souffrance devient un moyen de salut pour celui qui souffre quand il accueille avec joie et reconnaissance la compassion qu’on lui manifeste, l’aide qu’on lui offre généreusement. Aimer n’est pas seulement donner et se donner gratuitement, c’est aussi accueillir le don que l’autre fait de lui-même. Souffrir seul, refuser à l’autre l’opportunité de répondre à l’appel à l’amour que Dieu lui adresse à travers sa souffrance, c’est lui enlever une opportunité d’avancer vers la route du salut et nuire à notre propre cheminement sur cette même route.

 

Mais qu’en est-il de la souffrance des enfants à qui tous ces concepts échappent ? Soulignons d’abord qu’il ne viendra jamais à l’idée d’un enfant de refuser l’aide qu’on lui offre et que sa souffrance devient automatiquement moyen de salut pour ceux qui lui prêteront assistance et pour lui-même, même s’il ne comprend pas. Jésus n’a-t-il pas dit : « Le Royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent » (Mt 19, 14) ? Mais encore ? La souffrance des enfants est particulièrement féconde pour éveiller l’amour dans les cœurs qui s’y sont fermés. Ainsi, la photographie d’une jeune vietnamienne nue, Phan Thị Kim Phúc, dont le corps a été brûlé au napalm s’avançant vers l’œil de la caméra le 8 juin 1972 a-t-elle contribuée plus que des centaines de bombes à faire cesser une guerre interminable. Ces jours-ci, les images du corps ce petit Syrien, Aylan Kurdi, rejeté par la mer, gisant noyé face contre le sable, a-t-elle soulevé l’indignation et éveillé les consciences au sort tragique des migrants. Nous prions Dieu pour que cette mort ait des effets durables au-delà du temps dont elle jouira de l’intérêt médiatique et qu’elle contribuera à l’amélioration des conditions des millions de réfugiés et qu’elle devienne opportunité de salut pour la multitude de ceux qui, touchés par celle-ci, s’investiront afin de soulager la misère de ces personnes.

 

Pourquoi la mort et une mort qui frappe de façon aléatoire à tout âge ? La mort résulte de notre fragilité, une fragilité qui nous éveille au mystère de la Transcendance.  Le fait qu’elle survienne de façon aléatoire, souvent sans prévenir, nous incite à demeurer vigilants dans l’amour, « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure » (Mt 25, 13).C’est là la grâce que je vous souhaite et que je me souhaite afin que nous retrouvions réunis un jour ensemble auprès de Dieu

 

Je terminerai avec la lettre de Paul aux Romains qui associe les souffrances et la gloire qui doit se révéler éventuellement en nous :

 

L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers; héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui. J'estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous. Car la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu : si elle fut assujettie à la vanité, -- non qu'elle l'eût voulu, mais à cause de celui qui l'y a soumise, -- c'est avec l'espérance d'être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet, toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement. Et non pas elle seule: nous-mêmes qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l'attente de la rédemption de notre corps. Car notre salut est objet d'espérance; et voir ce qu'on espère, ce n'est plus l'espérer: ce qu'on voit, comment pourrait-on l'espérer encore? Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c'est l'attendre avec constance. Pareillement l'Esprit vient au secours de notre faiblesse; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables, et Celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l'Esprit et que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu. Et nous savons qu'avec ceux qui l'aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu'il a appelés selon son dessein. (Rm 8, 16, 28).

 

Que l’Esprit vienne au secours de notre faiblesse, qu’il nous aide à transcender le mal et le malheur afin que ceux-ci deviennent une opportunité de salut pour les autres et pour nous-mêmes.

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